Les documentaires d’archéologie… vus par des archéologues

Les documentaires d’archéologie… vus par des archéologues

  • Post author:
  • Reading time:9 min(s) read

Le 28 octobre sortait sur Netflix « Les secrets de la tombe de Saqqarah », un documentaire sur une intéressante série de découvertes lors de fouilles en Égypte, à… et bien, Saqqarah. L’occasion pour les archéologues d’Ingeniosus de revenir sur les 3 plus grands clichés des docus traitant d’archéologie, de parler des libertés que prennent les prods, de démêler mise en scène fantasmée et réalité du métier… Bref de décrypter pour vous les coulisses de reportages racoleurs. C’est parti !

Cliché numéro 1 : le titre (tout pour le clic, c’est putaclic)

Non les youtubers n’ont rien inventé et oui, à quoi bon la subtilité, autant afficher les lieux communs d’entrée…

Les termes « mystère », « secrets » et autres « révélation » sont des grands classiques utilisés pour rendre l’affaire sexy quand on parle d’archéologie, voire d’histoire en général (qui n’est jamais tombé sur des reportages sur le secret/mystère/révélation des Templiers ? Notez comme les termes sont interchangeables). 

Il s’agit de susciter l’attention du spectateur en créant une ambiance énigmatique voire limite ésotérique pour produire un effet de suspense. On pourrait appeler ça l’effet Dan Brown, tiens. 

Du coup ça a plus à voir avec le marketing qu’avec les préoccupations scientifiques, mais que voulez-vous, l’inexplicable ou la rare vérité ignorée du commun des mortels c’est plus vendeur. En fait c’est une tactique commerciale bien connue des publicitaires, qui joue sur la curiosité et/ou sur l’égo du public ciblé. 

À la décharge des producteurs, pour intéresser le public néophyte, on fait comme on peut. Dommage qu’on le fasse sans originalité cependant.

Quelques exemples de documentaires illustrant cet effet, trouvés en 3 minutes de recherche sur Google (qualité des documentaires non certifiée).

Cliché numéro 2 : le dégagement des objets archéologiques

Dans les docus, systématiquement, les objets découverts ont droit à deux/trois coups de pinceau, hop, on les attrape pour les sortir de là, et voilà le taf est fait. Du coup on se demande bien l’intérêt de l’époussetage mécanique.

Dans la réalité des faits il faut bien comprendre que le traitement des objets (on parlera de mobilier) va plus loin que découverte et récupération. Après passage du pinceau, de la balayette ou de la brosse à dent (pour les trouvailles sensibles ou demandant délicatesse), on procède généralement à des relevés (dessins, enregistrement de l’emplacement du mobilier, de son orientation, etc) et photos. Oui parce que le but en enlevant la poussière c’est de mieux voir… pas de s’assurer d’avoir les mains propres – quels maniaques ces archéo ! Bref, a minima, le matériel est enregistré (secteur de découverte, voire numéro de couche sédimentaire).

Mais quel est l’intérêt de cet enregistrement vous demandez-vous ? En tant qu’archéologues, nous cherchons à comprendre une globalité, la fonction d’une zone (habitat, rituelle ou artisanat par exemple), la chronologie des emplois de cette zone (parfois il y a des changements au cours du temps), etc… C’est ce qu’on appelle le contexte. Et ce n’est pas l’objet seul qui peut nous renseigner sur ces éléments. Donc si on n’a pas un minimum enregistré les données à ce moment-là, après… et bien c’est foutu.

De nos jours, récupérer un objet sans enregistrer son contexte c’est un peu comme pratiquer une saignée pour soigner quelqu’un : on faisait ça avant, mais maintenant on a compris que c’est foireux. 

Dans les faits, ces séquences sont le plus souvent mises en scène : les objets ont déjà été découverts (et enregistrés) et pour le bel optique de la caméra, on les remet en place et on balance une poignée de terre dessus vite fait pour faire genre (on parle de vécu). Pourquoi ? Bah, allez savoir, la production se dit que la réalité du terrain risque d’être un peu lourde à gérer pour le spectateur, mieux vaut rester sur des stéréotypes… Dommage car ça pourrait être intéressant de montrer (un peu, parfois, ou en accéléré par exemple) l’étape d’enregistrement. Histoire d’expliquer comment un objet, et surtout son contexte, nous renseigne sur l’occupation ancienne du lieu, quoi. 

Et même, en plus de donner une fausse image de ce que fait vraiment un archéo de ses journées, ce mode de construction documentaire fait penser au grand public que retirer un objet, tranquille, comme ça, est à la portée de tous et surtout d’eux-mêmes. On rappellera donc, petits coquins, qu’il est interdit d’extraire des objets archéologiques sans avoir les autorisations nécessaires : cela doit être fait par des professionnels, sous peine de perdre à jamais de précieuses informations (et pour vous de prendre une amende corsée en cas de pillage).

Diptyque : Immortalisation de la poésie du pinceau sur le sable

Cliché numéro 3 : Le syndrome Pirates des Caraïbes (ou l’obsession du trésor) 

Bon que ce soit clair, en archéologie on ne cherche pas de « trésors », on est pas des pirates. On utilise ici le terme trésor au sens large pour signifier le « bel objet » ou « l’objet exceptionnel », pas seulement les montagnes de pièces d’or. Lors des anciennes fouilles, celles qui marquent le début et la mise en place de la discipline archéologique, au XIXe et durant une partie du XXe, ce qui prévalait était effectivement ces objets particuliers, pour certains dits de prestige. Depuis, et ça rejoint un peu le point précédent, on essaye de comprendre les liens qu’ont les éléments entre eux. 

Cela nous apporte de bien plus amples informations sur l’organisation de la vie des peuples passés qu’un artefact rare et prestigieux. Enfin, entendons-nous bien, tout le monde serait ravis de découvrir un objet rare, mais au-delà du plaisir simple de l’originalité, ce dernier est souvent importé et donc au-delà de la notion de commerce, n’amène généralement pas beaucoup plus de précisions sur la vie locale. Il sera bien volontiers exposé dans un musée en revanche.

Pourtant, à voir les reportages (et que dire des films), le quotidien des archéologues consiste en la trouvaille d’objets rares et exceptionnels – vous la sentez l’ironie ? Que nenni les amis ! En réalité on trouve davantage de morceaux de céramique cassés, de déchets de nourriture (vous visualisez l’os tout moisi que vous donnez à ronger à votre chien ?) ou encore de fragments de silex. Pour autant, et c’est là que l’archéologie est surprenante, ces objets brisés, abîmés, et a priori insignifiants peuvent nous renseigner sur l’identification du groupe culturel localisé sur le site, sur l’alimentation de ces populations ou bien sur les outils et techniques qu’elles maîtrisaient.

C’est bien dommage encore une fois. Bon, on comprend aisément ce qui se passe dans la tête de la production à qui on propose de tourner 20 minutes d’explications de la composition d’un dépotoir protohistorique cependant. 

Bien sûr de temps à autres on fait quand même des découvertes originales, comme par exemple, pour rester sur la lancée de Saqqarah, celle de 59 sarcophages en excellent état trouvés en septembre-octobre dernier.

Et ce docu Netflix alors ?

Titre cliché ? Tout à fait. Absence d’illustration d’enregistrements ? Plutôt oui. On voit de temps en temps un téléphone prêt à prendre une photo, ou une mire (la petite règle qui permet d’avoir une échelle et donc sert à la photo – cf photo en dessous) mais il s’agit des aléas des plans caméras et pas d’une volonté de montrer ces aspects du métier. « Les secrets de la tombe de Saqqarah » est cependant un documentaire assez bien fait et intéressant. Certaines des découvertes montrées sont réellement exceptionnelles (le tombeau de Wahty ou l’une des momies animales par exemple – on en dit pas plus pour ne pas vous spoiler). 

Il est également à noter qu’ils nous ont épargné une voix off au ton dramatique qui aurait rajouté à l’interprétation : la parole n’est donnée qu’aux premiers concernés, ceux qui sont sur le terrain. Et d’ailleurs, nous avons apprécié les références à la vie quotidienne des employés de la fouille, qui sont des locaux, et dont pour certains, le métier se transmet de père en fils. Cela rappelle qu’un site archéologique est également inscrit dans un environnement social et humain actuel.

Enfin, malgré l’emploi plus ou moins important des clichés et facilités des documentaires traitant d’archéologie que l’on retrouve ici, il est positif pour la diffusion de la recherche qu’une plateforme populaire comme Netflix s’empare de ce genre de sujet. C’est l’occasion de donner une nouvelle jeunesse à ce type de contenu comme le montrent l’esthétique soignée et les belles images du reportage, qui invitent d’autant plus au voyage virtuel en ces temps de déplacements limités. En plus, maintenant que vous connaissez les petits mensonges des docus archéo, vous pouvez les regarder sans tomber dans le panneau !

Et si, après ce documentaire, vous désirez découvrir plus en détail le tombeau de Wahty, l’équipe d’Ingeniosus vous a déniché la visite virtuelle du lieu !